Le premier réveil.

A la manière Echenoz.


« Mercredi soir il s’est donc présenté chez elle, c’était la première fois qu’il y venait la nuit. Suzy n’avait rien à boire qu’un fond de liqueur de sorgho, rapportée par un ami de Chine et poisseuse comme un vieux bonbon. Ils en ont quand même bu deux ou trois petits verres et jeudi matin, avant d’ouvrir un œil ils bougent déjà l’un contre l’autre encore, s’auscultent et s’explorent dans tous leurs détails, plaines et reliefs, ravins et pentes douces, échangeurs et voies sans issue, tout cela pourrait n’avoir pas de fin mais le réveil vient de sonner.
            On a pris le temps de s’embrasser encore un peu puis Suzy s’est levée. Chopin l’a regardée se pencher vers une sorte de peignoir japonais : son dos très blanc semé de grains de beauté dessine le négatif d’une nuit d’été, une constellation sur l’épaule avec l’étoile polaire à la courbe de sa hanche. Ensuite elle a quitté la chambre pour aller s’occuper de Jim – dont la sirène à douze tons d’une arme intergalactique témoigne de l’éveil depuis un moment. (…)

                                                                                                                                                                Erwin Blumenfeld.


            Vêtu d’un survêtement vert pomme où se lisaient le long de la cuisse les mots Carolina Moon en jaune, le jeune Jim Clair était installé seul dans la cuisine, devant une solution de céréales et une cartouche de biscuit au chocolat. Il rendit son salut à Chopin, lui montra la cafetière et se replongea dans un Super Picsou Géant. Le téléphone sonnait dans la grande pièce, on entendit Suzy qui décrochait, Chopin buvait un peu de café tout en regardant autour de lui : sur un fauteuil un chat se tenait absolument tranquille comme mort.
            Suzy répondait assez longuement au téléphone, son buste penché s’encadra soudain dans le cadre de la porte, retenu par la spirale du fil de l’appareil, une main posée sur le micro du combiné : Jim il est huit heures, souffla-t-elle avec force, tu te prépares s’il te plaît. Oui oui, dit Jim. J’arrive, Franck, ajouta-t-elle. Oui, sourit Chopin.
- Alors, fit Jim inopinément, elle vous plaît, ma mère ?
            La cuiller de Chopin tournait seule dans sa tasse, il essaya de l’en extraire tout en réfléchissant à cette question.
- Les enfants ne parlent pas à table, se borna-t-il à suggérer.
- Les lois ont changé, rappela le jeune Jim.»


Extrait du Lac.

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